Aram AMATOUNI « 1in.am », Erevan, le 25 octobre 2026 Concernant la question de la guerre en Ukraine, on peut choisir de rester neutre, se souvenir de l’ancienne coopération stratégique entre Kiev et Bakou, de l’inconstance de l’Occident sur la question du Karabakh, voire éprouver peu de sympathie pour Zelensky. Mais rien de tout cela ne saurait justifier une position dont les conséquences politiques pourraient, demain, menacer la sécurité de l’Arménie elle-même. PHOTO VUGAR AMRULLAYEV Le 22 octobre, Vladimir Poutine a de nouveau déclaré que les territoires ukrainiens occupés faisaient partie de la « Russie historique ». Il a même invoqué des « recherches génétiques » pour proclamer que « les Russes et les Ukrainiens ne formaient qu’un seul peuple » . Cette déclaration crée un précédent dangereux, dont les conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà des frontières de l’Ukraine. Poutine réintroduit dans la politique internationale le droit du plus fort, en remettant à l’honneur un principe dangereux : justifier les revendications sur les territoires des États voisins au nom d’une appartenance historique. Le peuple arménien connaît bien, du fait de sa propre histoire, les conséquences de cette logique. Dans cette perspective, les frontières perdent leur caractère inviolable, les États leurs garanties de souveraineté, et l’histoire devient un prétexte pour légitimer les annexions territoriales. Pour l’Arménie, le danger est évident : si Moscou peut proclamer que le Donbass est une terre historiquement russe et justifier ainsi une conquête territoriale, qu’est-ce qui empêcherait Bakou, en suivant la même logique, de revendiquer le Syunik, le lac Sevan ou Erevan ? D’autant plus que de telles revendications figurent depuis longtemps déjà dans le discours officiel azerbaïdjanais. Poutine ne réfléchit peut-être même pas aux conséquences de ses déclarations dans le Caucase. Pourtant, le précédent ainsi créé produit ses effets indépendamment de ses intentions. En tentant de justifier les conquêtes territoriales par des droits historiques, Moscou fournit à Bakou un argument supplémentaire pour promouvoir ses propres revendications selon la même logique et chercher à les faire reconnaître sur la scène internationale. Il convient également de relever ces derniers mois l’activisme de Bakou autour du « patrimoine chrétien du Caucase du Sud ». La politique historiographique azerbaïdjanaise, qui cherchait à présenter les monuments arméniens comme relevant de « l’héritage de l’Albanie du Caucase », en est venue à une confrontation ouverte autour du patrimoine géorgien. En septembre, le ministère azerbaïdjanais des Affaires étrangères est même allé jusqu’à qualifier de manifestation de revendications territoriales les inquiétudes exprimées par le patriarcat de Géorgie au sujet des travaux réalisés dans l’église Saint-Georges de Kurmukhi [1] . Le différend portant sur le patrimoine historique prend ici une dimension politique. En attribuant l’origine d’une église à une autre civilisation, il devient possible de contester progressivement l’appartenance historique du territoire concerné. Ainsi, l’appropriation du patrimoine culturel prépare peu à peu le terrain aux revendications territoriales. L’Europe a déjà été témoin des conséquences catastrophiques de cette politique. Hitler justifiait lui aussi ses conquêtes territoriales par des droits historiques et par la restauration de « l’unité nationale ». En 1938, à Munich, les puissances européennes, mus par l’espoir d’éviter la guerre, acceptèrent de céder à l’Allemagne une partie du territoire de la Tchécoslovaquie. Un an à peine plus tard, la Seconde Guerre mondiale éclatait. La leçon de l’histoire est claire : reconnaître le droit de modifier les frontières par la force ouvre la voie à de nouvelles conquêtes. L’inviolabilité des frontières, la fiabilité des accords de paix et la mise en place de voies de communication régionales revêtent une importance vitale pour la sécurité et le développement économique de l’Arménie. Si le monde accepte le principe selon lequel il est légitime de conquérir des territoires par la force, toute paix dans le Caucase du Sud deviendra fragile. Il est difficile d’attirer des investissements à long terme, de développer des corridors de transit et des infrastructures énergétiques dans une région dont les frontières pourraient être redessinées dès demain au gré des ambitions historiques d’un dirigeant. Une victoire de Poutine en Ukraine fournirait également à Bakou un argument politique supplémentaire. Le monde finirait par accepter une réalité dans laquelle la supériorité militaire permettrait de modifier des frontières reconnues internationalement. Pour l’Arménie, un tel ordre mondial serait particulièrement dangereux. Les responsables politiques, intellectuels, artistes, journalistes et religieux arméniens peuvent critiquer Kiev, contester la politique occidentale, réclamer l’arrêt de la guerre et un règlement négocié. Toutefois, saluer la victoire de Poutine dans ses conquêtes territoriales relève d’un manque de clairvoyance politique du point de vue des intérêts nationaux de l’Arménie. Nous avons déjà payé un prix suffisamment élevé pour les mythes historiques des autres. Il ne faut pas contribuer à faire d’un nouveau mythe de ce genre une règle de la politique internationale. Aujourd’hui, la logique qui consiste à rendre le Donbass à la « Russie historique » pourrait demain livrer le Syunik aux prétentions d’un prétendu « Azerbaïdjan historique ». Les intérêts de l’Arménie exigent que l’on empêche ce précédent de l’emporter. ______ https://1lurer.am/en/news/1585466 ↑
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Le concept de « Russie historique » de Poutine prépare le terrain aux revendications territoriales d’Aliev

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