Un récent échange entre Alen Simonian, secrétaire du Conseil de sécurité de lArménie, et Ara Khachatourian, rédacteur en chef du journal arménien Asbarez, basé à Los Angeles, a ravivé un débat aussi ancien que préoccupant sur les relations entre la République dArménie et sa diaspora. Alen Simonian, qui a présidé lAssemblée nationale arménienne jusquen août 2026, a critiqué certains Arméniens de France et des États-Unis qui publient des cartes territoriales historiques, insultent les responsables arméniens et invoquent le patriotisme tout en restant éloignés des réalités auxquelles lArménie est confrontée. Ses propos du 6 octobre étaient inutilement durs. Qualifier certains de ses détracteurs de « faux patriotes », évoquer leurs noms de famille arméniens modifiés et leur demander de se tenir à lécart de la vie politique arménienne constitue un langage inapproprié de la part dun haut responsable de lÉtat. Ara Khachatourian lui a répondu dans un article initialement publié par Asbarez, puis repris en français par Nouvelles dArménie Magazine. Il y défend les contributions historiques de la diaspora, tout en accusant le gouvernement du Premier ministre Nikol Pachinian de chercher à éloigner les Arméniens de la diaspora et daffaiblir lidentité nationale arménienne. Mais sa réponse soulève une question tout aussi importante : pourquoi le respect ne devrait-il être exigé que dans un seul sens ? Le respect doit être réciproque Depuis plusieurs années, le débat politique arménien est marqué par des accusations de trahison, de déloyauté et dhostilité envers les intérêts nationaux. Certains commentateurs de la diaspora ont contribué à cette confrontation de plus en plus personnelle. Harut Sassounian, chroniqueur bien connu de la diaspora, en fournit deux exemples documentés. Dans sa chronique du 25 mai 2026, il sinterrogeait sur le caractère « sain desprit » du comportement de Nikol Pachinian. Dans un article du 2 mars, il qualifiait avec dédain Arayik Harutyunyan, directeur de cabinet du Premier ministre, de simple « commis de Pachinian ». Sassounian rapportait également que Harutyunyan lavait traité de « chroniqueur dépassé par lâge ». Cet échange illustre comment les attaques personnelles peuvent devenir réciproques, remplaçant le désaccord de fond par le mépris mutuel. La réponse de Khachatourian suit une logique comparable. Il se demande si Simonian sest réellement intéressé aux institutions de la diaspora ou sil sest contenté de fréquenter des restaurants coûteux à Beverly Hills et à Paris. De telles remarques invitent à examiner les critères appliqués par chacun. Si lon attend des responsables arméniens quils sadressent avec respect aux critiques de la diaspora, ne devrait-on pas attendre la même retenue des commentateurs de la diaspora envers les responsables de lÉtat ? Le droit de critiquer un gouvernement est fondamental. Les dirigeants arméniens doivent répondre aux questions difficiles concernant la sécurité nationale, la diplomatie, la gouvernance et leur traitement des opposants politiques. Mais la critique nexige ni moqueries personnelles, ni accusations de trahison, ni remise en cause du patriotisme dun autre Arménien. De même, un désaccord avec un gouvernement ne saurait automatiquement devenir la preuve que celui-ci aurait abandonné la nation arménienne. Le respect ne peut être une obligation à sens unique. Aucune organisation politique ne représente à elle seule la diaspora La Fédération révolutionnaire arménienne (FRA-Dachnaktsoutioun) et lArmenian National Committee of America (ANCA) possèdent une longue histoire de mobilisation et de défense des intérêts arméniens. Leurs contributions méritent dêtre reconnues, tout comme leurs positions politiques méritent dêtre examinées de manière critique. Mais aucune de ces organisations ne parle au nom de lensemble de la diaspora arménienne. La diaspora rassemble des millions dArméniens aux parcours, convictions politiques, priorités et relations avec la République très divers. Nombre dentre eux contribuent à lArménie par léducation, la philanthropie, linvestissement, leur expertise professionnelle, la préservation culturelle et les partenariats internationaux, sans appartenir à une organisation politique. Aucun parti, journal ou groupe de défense dintérêts ne possède le droit exclusif de définir le patriotisme arménien. Aucun mouvement politique ne devrait non plus confondre son opposition à un gouvernement particulier avec la position de lensemble de la diaspora. Le même principe sapplique aux responsables arméniens. Ils doivent reconnaître que les critiques exprimées depuis la diaspora ne diminuent en rien lattachement dun Arménien à sa patrie. La diaspora est plus vaste que nimporte quel parti politique, et la République est plus grande que nimporte quel gouvernement. LArménie ne peut pas être gouvernée depuis le passé LArménie ne peut pas conduire sa diplomatie en 2026 comme si elle négociait encore avec lEmpire ottoman de 1915, lUnion soviétique de 1975 ou même les puissances régionales de 1994. Le monde a changé. Lenvironnement géopolitique de lArménie a changé. Ses défis sécuritaires, ses possibilités et ses partenaires potentiels ont changé. Les cartes historiques ont toute leur place dans notre mémoire collective, nos salles de classe, nos archives et nos musées. Elles préservent lhistoire de notre peuple et des terres dont des générations dArméniens ont été arrachées. Mais des cartes dessinées il y a un siècle ne peuvent se substituer à une stratégie de sécurité nationale aujourdhui. LÉtat arménien doit traiter avec la Turquie, lAzerbaïdjan, la Russie, lEurope et les États-Unis tels quils existent aujourdhui, et non uniquement tels que lhistoire nous les a laissés en mémoire. Cela ne signifie ni oublier le génocide arménien, ni effacer la mémoire de lArtsakh, ni négliger les droits des Arméniens déplacés. La justice historique demeure importante. La préservation de lidentité arménienne lest tout autant. Mais les responsabilités dun État souverain diffèrent de celles dune communauté chargée de préserver sa mémoire historique. LArménie doit protéger son territoire internationalement reconnu, défendre sa population, renforcer ses capacités militaires, diversifier ses partenariats internationaux et développer son économie. Ces responsabilités ne peuvent être assumées à coups de slogans historiques. Ceux qui sopposent à lapproche diplomatique du gouvernement en ont parfaitement le droit. Mais toute alternative sérieuse devrait expliquer comment elle protégerait mieux les frontières de lArménie, renforcerait sa position dans les négociations et réduirait ses vulnérabilités. Ce nest pas une exigence déraisonnable. Cest le fondement même dun débat politique responsable. La République et la diaspora : des responsabilités différentes, des intérêts communs Dans mon article du 31 août, The Diaspora and the Republic: Preserving Memory, Building Armenian Power, publié par MassisPost, jexpliquais que lexistence dun État arménien souverain avait transformé les responsabilités de la diaspora. Préserver la mémoire arménienne demeure essentiel. Mais lArménie a également besoin des capitaux, des compétences, des technologies, des réseaux internationaux et de linfluence politique de sa diaspora pour renforcer la République vivante. La diaspora na pas besoin de déterminer qui gouverne lArménie pour contribuer à son avenir. Sa plus grande contribution consiste à faire en sorte que, quel que soit le gouvernement élu par les citoyens arméniens, celui-ci hérite dun pays plus fort, plus sûr et plus indépendant. Les Arméniens de la diaspora ont pleinement le droit de participer aux débats nationaux, de critiquer les politiques gouvernementales et de défendre les intérêts de lArménie. Mais les organisations politiques de la diaspora ne disposent daucun droit de veto sur les décisions prises par les institutions constitutionnelles arméniennes. Ces institutions doivent, de leur côté, demeurer responsables de leurs actes, transparentes et respectueuses envers les Arméniens vivant à létranger. La République et la diaspora sont des partenaires, non des autorités de tutelle lune sur lautre. Leurs responsabilités sont différentes, mais leurs intérêts à long terme devraient converger autour de la sécurité, de la souveraineté, de la prospérité et de lindépendance de lArménie. Défendre la République ne signifie pas défendre un gouvernement Une distinction essentielle disparaît trop souvent des débats politiques arméniens. Soutenir la République dArménie ne signifie pas soutenir Nikol Pachinian, Alen Simonian ou un parti politique particulier. Les gouvernements passent. La République doit durer. Les responsables arméniens doivent rendre compte de leurs décisions et de leurs échecs, notamment des incidents sécuritaires, des erreurs diplomatiques et des déclarations publiques inappropriées. Le récent incident frontalier dans le Syunik, au cours duquel un militaire azerbaïdjanais est entré dans une maison arménienne et a blessé une femme par balle, soulève des questions légitimes sur la sécurité des frontières et la coordination institutionnelle. Ces questions méritent une enquête sérieuse et des explications publiques. Mais il ne faut pas confondre les institutions de lÉtat arménien avec les personnes qui les dirigent temporairement. De même, lopposition politique au gouvernement ne devrait pas se transformer en revendication dun monopole sur les intérêts nationaux arméniens. Une politique gouvernementale ne devient pas nécessairement mauvaise parce que ses adversaires rejettent le gouvernement. Elle ne devient pas non plus juste simplement parce quelle est présentée au nom de la sécurité nationale. Chaque proposition doit être évaluée selon ses mérites et ses conséquences. La souveraineté de lArménie, ses institutions constitutionnelles, sa sécurité territoriale et sa prospérité à long terme dépassent les intérêts de toute faction politique. Une responsabilité partagée par tous les Arméniens Léchange entre Simonian et Khachatourian devrait susciter une réflexion des deux côtés. Les responsables arméniens doivent faire preuve de davantage de considération lorsquils sadressent aux communautés de la diaspora, dont lattachement à la patrie a survécu à des générations de déplacements et dexil. Les commentateurs et organisations politiques de la diaspora devraient, eux aussi, sinterroger sur leur langage : contribue-t-il à un débat national constructif ou ne fait-il quapprofondir les hostilités politiques ? Les blessures de lhistoire ne peuvent être effacées. Les désaccords politiques ne disparaîtront pas. Et les critiques légitimes ne doivent pas être réduites au silence au nom de lunité nationale. Mais lavenir de lArménie exige davantage que la perpétuation des querelles politiques du passé. Il exige des institutions plus solides, une diplomatie crédible, des partenariats diversifiés, un développement économique durable et une diaspora prête à contribuer à ces objectifs sans exiger de conformité politique. Le patriotisme ne se mesure ni au volume des accusations, ni à lancienneté des cartes, ni à lintensité de lopposition à un gouvernement. Il devrait se traduire par les responsabilités que lon accepte, les solutions que lon propose et les contributions que lon apporte. La question ne devrait pas être de savoir qui est le plus grand patriote. Elle devrait être de savoir si nos paroles, nos politiques et nos actions renforcent la République dArménie. Cest une responsabilité qui incombe aux Arméniens du monde entier. Bèrge Jololian est un professionnel arméno-américain de linformatique et de la cybersécurité, établi entre Erevan, en Arménie, et Watertown, dans le Massachusetts. Ses analyses portent sur lÉtat arménien et sa souveraineté, les relations entre la République et la diaspora, la sécurité régionale et les choix stratégiques auxquels sont confrontés les petits États.