Si elles ne sont pas au point mort, les négociations arméno-turques relatives à l’ouverture des frontières et des axes de communication entre la Turquie et l’Arménie, verrouillées par Ankara depuis 1993 en solidarité avec l’Azerbaïdjan, n’ont encore donné lieu à ce jour à aucun résultat concret, même pour ce qui concerne les ressortissants des pays tiers et les détenteurs de passeports diplomatiques, qui devaient être les premiers bénéficiaires du dégel dans les relations entre les deux pays, en vertu d’un accord en date de 2022. Au-delà de quelques déclarations d’intentions et de gestes purement symboliques prenant acte des multiples concessions lâchées par le premier ministre arménien Nikol Pachinian, la Turquie poursuit donc son blocus sur l’Arménie, en persistant à en conditionner la levée à un accord de paix global et durable entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Or, si le processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan a pris un tour nettement plus concret depuis le sommet réunissant Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev à la Maison Blanche sous l’égide du président américain Donald Trump le 8 août 2025, qui a permis une ouverture encore timide des frontières entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et le transit de marchandises, essentiellement du pétrole azerbaïdjanais importé au prix fort par l’Arménie, l’accord de paix arméno-azéri annoncé est encore loin d’être finalisé. En témoigne le discours haineux, et lourd de menaces à l’adresse d’une Arménie pourtant docile et ouverte aux compromis, qu’a prononcé Aliev le 2 octobre lors du congrès de son parti Nouvel Azerbaïdjan, qui exerce un pouvoir sans partage sur le pays et dont il s’est arrogé à cette occasion la présidence à vie. Un pouvoir qu’Aliev ne veut pas partager, fut-ce avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, chantre d’un nationalisme panturquiste fédérant la Turquie et l’Azerbaïdjan autour du mot d’ordre « deux Etats, une même nation » validé par l’autocrate de Bakou. Dans son discours, ce dernier a pourtant semble-t-il voulu prendre quelque peu ses distances avec le président Erdogan, en revendiquant seul les lauriers de la victoire militaire écrasante sur les Arméniens lors de la guerre de l’automne 2020 au Karabakh, qui avait été étroitement coordonnée avec l’état-major turc. A Ankara, on se garde bien sûr de réagir aux velléités d’émancipation d’Aliev, et l’on continue à conditionner une normalisation des relations arméno-turques à la signature par Erevan d’un accord de paix aux conditions de Bakou, à commencer par celle, déterminante, d’une modification de la Constitution arménienne, mise en chantier d’ailleurs par Pachinian, qui supprimerait toute mention du Nagorno-Karabakh comme du génocide de 1915 des Arméniens de l’Empire ottoman. Sur ce dernier point pourtant, Aliev a tenu là encore à marquer sa différence dernièrement avec Erdogan, en refusant de se joindre aux délégués turcs qui avaient quitté la salle de l’Assemblée générale des Nations unies à New York lorsque le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, dans son discours prononcé le 23 septembre, avait évoqué le génocide des Arméniens entre autre exactions perpétrées par les Turcs au cours de l’Histoire pour contrer les accusations de génocide des Palestiniens de Gaza portées contre lui par les autorités d’Ankara. Fin juin, les autorités azerbaïdjanaises avaient été pourtant vent debout aux côtés d’Ankara contre le gouvernement de Netanyahou lorsque ce dernier avait à l’unanimité fait part de sa décision de reconnaître, enfin, le génocide des Arméniens, une reconnaissance qu’il devait se garder bien sûr de soumettre ensuite à la Knesset en vue de sa ratification par l’Etat hébreu. Mais à l’Onu, Aliev a montré, donc, qu’il n’était pas disposé à sacrifier son partenariat hautement stratégique avec Israël sur l’autel de ses relations ‘fraternelles’ avec la Turquie. C’est dans ce contexte lourd d’incertitudes, qui désigne l’Arménie comme un possible terrain de rivalités entre Turcs et Azéris, mais aussi Iraniens, qui multiplient les mises en garde aux autorités de Erevan concernant la Route Trump pour la paix et la prospérités internationales (TRIPP), cet axe de transit majeur en gestation géré par les Américains qui devrait relier l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan et au-delà à la Turquie via la province méridionale arménienne du Syounik, que le responsable du réseau national de transport d’électricité de la Turquie s’est rendu en Arménie, pour évoquer les perspectives d’approvisionnement en électricité entre les deux pays voisins. Visitant l’Arménie lundi 5 octobre dans le cadre des efforts des deux pays visant à normaliser leurs relations, Mustafa Ustu de la Compagnie publique turque de transport d’électricité (TEIAS) a rencontré le ministre arménien de l’administration territoriale et des infrastructures Davit Khudatian ainsi que les dirigeants des compagnies locales du secteur énergétique. Dans un communiqué, le ministère de Khudatian a indiqué que les discussions avec Ustu avaient porté sur “le travail en cours de restauration et de mise en service ” d’une ligne électrique reliant Gyumri à la ville de Kars, de l’autre côté de la frontière arméno-turque, en Anatolie orientale. Ils ont ainsi souligné l’“importance d’une interconnexion des réseaux électriques d’Arménie et de Turquie dans le cadre de la coopération tant bilatérale que régionale”. Mais le communiqué ne fait état d’aucun nouvel accord en ce sens auquel seraient parvenues les deux parties au terme de ces discussions. Khudatian avait déclaré en août dernier que le gouvernement arménien était intéressé par l’idée d’un raccordement du réseau électrique de l’Arménie à ceux de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, en précisant que cela permettrait à son pays d’exporter et d’importer davantage d’électricité. D’autres responsables turcs et arméniens s’étaient rencontrés à Kars en avril dernier pour engager le dialogue sur une restauration de la voie ferrée datant de l’ère soviétique reliant Gyumri à Kars, qui était en déshérence depuis la fin des années 1980 en raison du double blocus imposé par Bakou et Ankara à l’Arménie sanctionnant son soutien aux Arméniens du Karabakh. Délaissant donc la voie ferrée directe reliant Bakou à Kars via Erevan et Gyumri, les autorités d’Azerbaïdjan et de Turquie avaient investi des sommes énormes dans la construction d’un nouvel axe ferroviaire -doublé d’ailleurs d’un gazoduc- reliant les deux pays via la Géorgie, en contournant l’Arménie. Avec la disparition du Karabakh arménien et le nouveau chapitre qu’elle est censée ouvrir dans les relations entre l’Arménie et ses deux ennemis héréditaires et futurs partenaires turcs et azéris, cet axe ferroviaire pourrait reprendre du service. Le gouvernement arménien a ainsi lancé le processus de reconstruction des 21 kilomètres de la section arménienne de cette voie ferrée reliant la deuxième ville d’Arménie à Kars. La section turque nécessite elle aussi des travaux de reconstruction. A ce propos, le maire de la ville frontalière turque d’Akyaka avait indiqué au Service arménien de RFE/RL en juillet que ces travaux de reconstruction sur la partie turque avaient déjà commencé, et qu’ils seraient achevés au bout de deux ou trois mois. La Russie, dont la Compagnie ferroviaire détient le monopole jusqu’à l’horizon 2040 sur le réseau ferré arménien en vertu d’un accord de 2008, s’est une fois encore proposée pour financer la rénovation de ce tronçon comme des autres sections du réseau ferré reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie via l’Arménie. Mais le gouvernement de Pachinian, qui a à plusieurs reprises depuis le début de l’année annoncé son intention de rompre le contrat avec la Compagnie russe et de confier la gestion des chemins de fer arméniens à un pays tiers, s’y oppose, en invoquant le droit souverain de l’Etat arménien sur les axes de communication maillant son territoire. Pour justifier cette décision, que Moscou compte bien contester, Pachinian a mis en avant l’effet dissuasif qu’aurait le monopole russe sur les futurs partenaires turc et azerbaïdjanais désireux d’utiliser une plus grande partie du territoire arménien à des fins de transit. Si la Turquie et l’Azerbaïdjan ne semblent guère gênés à l’idée de collaborer avec la Russie, comme ils l’ont montré dans de nombreux domaines, il est un fait qu’ils entendent exercer le maximum de contrôle sur le transit via l’Arménie, faute d’avoir pu mener à bien l’objectif panturquiste, énoncé sans détour par Aliev dans son discours du 2 octobre, d’avaler un pays s’interposant entre Turcs et Azéris et que le président azerbaïdjanais persiste à désigner sous l’appellation d’ « Azerbaïdjan occidental ». Quels que soient les rivalités en jeu, Bakou et Ankara partagent un même objectif pour ce qui est de l’Arménie, et ceci vaut aussi pour les sources d’énergie. Alors que l’Arménie reste étroitement dépendante de la Russie pour son approvisionnement en sources d’énergie, qu’il s’agisse du gaz ou du nucléaire, l’Azerbaïdjan et la Turquie entendent profiter de la dégradation des relations entre l’Arménie et son allié historique russe pour assurer la relève de celui-ci sur le plan énergétique, et mettre en place les conditions d’une dépendance de l’Arménie par rapport à ses voisins turc et azéri. Le raccordement envisagé des réseaux électriques turc et arménien s’inscrit ainsi dans le cadre plus vaste d’une offensive économique dans le secteur énergétique qui a vu l’Azerbaïdjan exporter depuis un an toujours plus de pétrole vers l’Arménie, qui de son côté, n’exporte que pour quelques milliers de dollars de marchandises vers l’Azerbaïdjan en vertu de ce plan de paix de la Maison Blanche prônant une reprise des échanges commerciaux, pour l’heure bien asymétriques ! De même, l’Azerbaïdjan riposte aux efforts de l’Arménie en vue de remplacer sa centrale nucléaire de Medzamor en fin de vie par une nouvelle centrale à même de répondre à ses besoins grandissants en électricité, en proposant de livrer à son voisin arménien du gaz et autres combustibles fossiles en quantité suffisantes pour qu’il puisse se passer d’une nouvelle centrale nucléaire. Bakou avait fait cette proposition alors que Pachinian avait semblé choisir la solution américaine, portée par le vice-président J.D. Vance lors de sa visite à Erevan début février. Mais depuis, Pachinian semble ne plus vouloir du type de centrale proposé par Washington et a remis les Russes dans la course pour un nouveau réacteur en Arménie, une perspective qui déplait autant à Bakou qu’à Ankara…