Les États-Unis ne considèrent plus le TRIPP comme un simple projet de désenclavement régional passant par le sud de l’Arménie, mais comme l’une des pièces d’une stratégie beaucoup plus vaste visant à renforcer leur présence économique et stratégique en Eurasie. C’est l’analyse développée par Nino Lezhava dans un article publié par le Center for European Policy Analysis (CEPA) sous le titre The US Bets Big on Eurasia (« Les États-Unis misent gros sur l’Eurasie »). Selon l’auteure, chercheuse spécialisée dans la mer Noire et le Caucase du Sud, la semaine de l’Assemblée générale des Nations unies à New York a révélé une implication américaine beaucoup plus forte qu’attendu en Asie centrale et dans le Caucase du Sud. Au cœur de cette offensive : le Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP), les liaisons transcaspiennes et le « corridor médian » reliant l’Asie à l’Europe. Le Département d’État américain ne cache d’ailleurs plus ses ambitions. Peter Andreoli, secrétaire d’État adjoint délégué aux Affaires européennes et eurasiennes, a qualifié le TRIPP de « changement de paradigme » dans la manière dont Washington envisage la connectivité régionale. Ce tracé de 43 kilomètres à travers l’Arménie, destiné à relier l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, doit associer routes, chemins de fer, réseaux énergétiques et infrastructures numériques. 201 millions de dollars pour attirer les investisseurs Washington entend surtout transformer cette ambition géopolitique en réalité économique. Un Trans-Caspian Enterprise Fund, doté de 201 millions de dollars de fonds publics américains, doit servir de levier pour attirer les capitaux privés. Il concerne l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, mais aussi le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Mark Cameron, responsable du Département d’État pour l’Asie du Sud et centrale, affirme ainsi que l’attention américaine portée à cette région « n’a jamais été aussi forte ». L’objectif du fonds est notamment de démontrer la viabilité commerciale des projets afin d’encourager les investisseurs privés. L’Arménie occupe une place particulière dans ce dispositif. L’article rappelle la création de la US-Armenian TRIPP Development Company, chargée de développer le corridor multimodal et les infrastructures qui l’accompagnent. Le groupe américain AECOM réalise parallèlement les études de faisabilité technique. Pour CEPA, trois éléments du dispositif sont ainsi en train d’être assemblés : le financement, la structure juridique et commerciale et la faisabilité technique. Une présence américaine durable Mais derrière les infrastructures apparaît une ambition stratégique plus large. L’article cite le représentant républicain de l’Arizona Abraham Hamadeh, pour qui le TRIPP doit contribuer à sécuriser les chaînes d’approvisionnement américaines, laccès à l’énergie et aux minerais critiques, mais aussi établir une « présence américaine à long terme » dans cette partie de l’Eurasie. L’enjeu dépasse donc très largement les relations entre Erevan et Bakou. Le TRIPP doit s’insérer dans le corridor médian traversant la Caspienne et reliant l’Asie centrale à l’Europe. Washington y voit également un moyen d’accéder aux chaînes d’approvisionnement eurasiennes en contournant la Russie et l’Iran, tout en concurrençant l’influence chinoise. Cette nouvelle architecture pourrait également modifier les équilibres régionaux. La Géorgie, jusqu’ici passage privilégié entre la Caspienne et la mer Noire, pourrait voir son rôle relatif diminuer. Le Kazakhstan considère de son côté le TRIPP comme un prolongement logique du corridor médian, susceptible de raccourcir d’environ 1 000 kilomètres son accès aux marchés européens, tandis que la Turquie souhaite connecter le nouvel axe à ses réseaux ferroviaires, routiers et portuaires. Reste à transformer la géopolitique en infrastructures réellement rentables. Ports compatibles, postes-frontières efficaces, douanes numérisées, fibre optique, centres logistiques, réglementations stables et financements à long terme seront indispensables. Pour Nino Lezhava, la question n’est donc plus seulement de savoir si Washington s’intéresse au TRIPP. Elle est désormais de savoir si les États-Unis parviendront à faire de ce corridor arménien la porte d’entrée d’une architecture transcaspienne beaucoup plus vaste dans laquelle l’Amérique entend s’installer durablement.