Le 28 juin 2026, le gouvernement de Benjamin Netanyahou a approuvé à lunanimité une proposition présentée par le ministre Israélien des Affaires étrangères Gideon Saar, reconnaissant officiellement comme génocide les massacres et déportations des Arméniens de lEmpire ottoman. Saar a parlé dun « devoir moral et historique » et déclaré quil nétait « jamais trop tard pour faire ce qui est juste ». Il devait y avoir une deuxième étape : le vote par la Knesset. Mais le vote, attendu en juillet, a été suspendu avant la clôture de la session parlementaire. Quelques jours plus tard, une explication beaucoup plus politique est apparue. Selon des informations attribuées à Haaretz, lAzerbaïdjan aurait exercé des pressions auprès de Benjamin Netanyahou qui aurait alors bloqué le passage devant la Knesset. Je ne peux m’empêcher de me demander à quoi rimait cette comédie. Benjamin Netanyahou devait savoir dès le départ que le projet nirait pas jusquau vote. Sagissait-il simplement de clouer le bec à Erdogan en particulier, lorsque celui-ci sindigne de ce qui se passe à Gaza et qualifie cela de génocide ? Ce ne serait alors quun jeu dinvectives, presque enfantin, du genre : « Génocidaire toi-même ! » Si tel était lobjectif, le vote de la Knesset devenait presque inutile. La déclaration du Conseil des ministres suffisait à porter laccusation sur la place publique. Le vote de la Knesset aurait-il apporté une modification profonde de la politique israélienne à légard de la Turquie ? Lhistoire montre pourtant quun pays peut reconnaître le génocide des Arméniens sans que cela bouleverse durablement ses relations avec Ankara. Après une protestation diplomatique, parfois spectaculaire, les relations commerciales, et même militaires, finissent généralement par reprendre leur cours. Reste la menace dun engagement beaucoup plus profond dIsraël et de ses soutiens en faveur de la reconnaissance du génocide arménien à travers le monde. Mais là encore, la menace fait long feu. Il faudrait sans doute un autre gouvernement pour quelle soit réellement crédible. Celui de Netanyahou a perdu une grande partie de son autorité morale sur la question des génocides. De plus, Nikol Pachinian a clairement indiqué son refus de voir lArménie instrumentalisée dans cet affrontement. Jai donc beau chercher, je ne vois pas en quoi cette démarche pouvait constituer un grand danger pour la Turquie. Il reste lAzerbaïdjan. Là, lenjeu devient plus immédiat. LAzerbaïdjan a enfourché la politique négationniste de la Turquie avec, parfois, plus de détermination encore quAnkara. Il faut dire que Bakou est aujourdhui directement confronté aux accusations de nettoyage ethnique après lexode forcé de la population arménienne du Haut-Karabakh en 2023. Depuis que lAzerbaïdjan sest éloigné de lorbite de Moscou, Ankara et Tel-Aviv sont devenus ses deux grands parrains régionaux. Leur rivalité croissante sexprime aussi sur ce terrain. La carte de la reconnaissance du génocide arménien serait-elle une manière, pour Israël, dessayer denfoncer un coin entre Erdogan et Aliev ? Peut-être. Mais Israël dépend aussi de Bakou, notamment pour son approvisionnement énergétique et pour des raisons stratégiques liées à lIran. La dépendance est réciproque. Il mest alors revenu à lesprit un parallèle, un peu audacieux peut-être, avec la loi Marthe Richard. En 1946, Marthe Richard obtient la fermeture des maisons closes en France. Mais cette loi narrive pas de nulle part. Dès les années 1870, les abolitionnistes français ont cherché non pas à interdire la prostitution, mais à abolir sa réglementation par lÉtat, considérée comme discriminatoire et attentatoire aux libertés des femmes. Pendant des décennies, propositions, projets et tentatives de réforme se succèdent. Ils se heurtent aux intérêts économiques liés aux maisons closes, mais aussi aux arguments de la police, de larmée et dune partie du corps médical, qui considèrent la prostitution réglementée comme un moyen de contrôler les maladies vénériennes et de maintenir lordre public. Mais il y avait peut-être autre chose. Certaines de ces initiatives parlementaires nétaient pas nécessairement destinées à aboutir. Un projet menaçant les maisons closes pouvait aussi mettre leurs propriétaires sous pression. Pour éviter une législation qui aurait détruit leur activité, certains étaient prêts à dépenser beaucoup dargent et à chercher des soutiens parmi les parlementaires. Entre des mains peu scrupuleuses, la menace législative pouvait ainsi devenir un excellent moyen de monnayer son abandon. Autrement dit, une loi peut être parfois politiquement utile précisément parce quelle ne sera pas votée. Il faut attendre 1945 pour que les circonstances changent radicalement. Avec la Libération, les maisons closes se trouvent compromises par leur association avec loccupant allemand. Ce qui avait échoué pendant des décennies devient soudain politiquement possible. Et cette fois, la loi passe. Ce précédent mest revenu à lesprit en observant létrange épisode israélien. Peut-être cherchons-nous trop à comprendre ce quaurait produit la reconnaissance du génocide arménien si la Knesset lavait votée. Peut-être que, dès le départ, lintérêt de cette loi résidait ailleurs. Non pas dans son adoption, mais dans la menace de son adoption. Et il faut se souvenir que les prochaines élections législatives en Israël auront lieu en octobre et que les campagnes électorales coûtent cher. Gorune Aprikian Tribune parue dans NAM 342 (septembre)