La polémique déclenchée par la disparition du Mont Ararat des nouveaux passeports biométriques arméniens aurait pu n’être qu’une controverse administrative parmi d’autres. Elle s’est révélée être le symptôme d’une transformation identitaire de grande ampleur, dont les implications dépassent largement les frontières de la République d’Arménie. Derrière ce débat apparemment technique se joue en réalité une question existentielle : que signifie être arménien au XXI e siècle, après la défaite militaire de 2020, la disparition de l’Artsakh et l’effondrement du paradigme sécuritaire qui structurait l’État depuis l’indépendance ?
PAR TIGRANE YÉGAVIAN
Pour comprendre l’ampleur de la controverse, il faut d’abord saisir ce que représente l’Ararat dans l’imaginaire collectif arménien. Ce n’est pas un simple élément de paysage, ni même un symbole national ordinaire. L’Ararat fonctionne comme un « lieu de mémoire” au sens où l’historien Pierre Nora l’entend, c’est-à-dire un point de cristallisation où se condensent simultanément plusieurs strates d’histoire, de mythologie et d’identité collective.
D’abord, il y a la dimension biblique et religieuse. Pour le christianisme arménien cette référence confère au territoire arménien une dimension cosmologique. L’Ararat n’est pas simplement «en » Arménie, il fonde symboliquement l’idée même d’un espace arménien inscrit dans le récit originel de l’humanité. Ensuite, il y a la dimension historique et territoriale. Visible depuis Erevan mais situé en territoire turc depuis le traité de Kars de 1921, l’Ararat matérialise la tragédie arménienne du XX e siècle. Sa présence visuelle quotidienne depuis la capitale rappelle constamment ce qui fut perdu, l’Ararat est devenu le symbole du territoire fantôme, de l’absence présente. Troisièmement, il y a la dimension diasporique.
Le projet politique de l’« Arménie réelle » : une rupture épistémologique
Le retrait progressif de l’Ararat des représentations officielles s’inscrit dans un projet politique beaucoup plus vaste, porté principalement par Nikol Pachinian et l’élite politique issue de la révolution de velours de 2018. Ce projet, que le Premier ministre a théorisé à travers l’expression « Arménie réelle », constitue une rupture intellectuelle majeure avec la doctrine nationale dominante depuis l’indépendance. Il s’est manifesté dans plusieurs domaines. Sur le plan diplomatique, par la multiplication des signaux de bonne volonté envers la Turquie et l’Azerbaïdjan, y compris par l’acceptation progressive du principe d’une Arménie limitée à 29 800 km² sans l’Artsakh. Sur le plan mémoriel, par une volonté de « démystifier » certains récits nationaux et de promouvoir une approche plus « rationnelle » de l’histoire. Sur le plan symbolique, enfin, par le retrait progressif de références jugées trop chargées historiquement – dont l’Ararat. Cette vision n’est pas sans précédent dans l’histoire des nationalismes. On peut la rapprocher de certaines tentatives de « post-nationalisme » observées ailleurs : le kémalisme turc cherchant à rompre avec l’Empire ottoman, le sionisme travailliste voulant créer un « homme nouveau » en rupture avec le judaïsme diasporique, ou encore les nationalismes civiques européens cherchant à dépasser les nationalismes ethniques du XIX e siècle.
La résistance diasporique et ses raisons profondes
La réaction de larges segments de la Diaspora arménienne à cette transformation a été particulièrement vive. Pour comprendre cette résistance, il faut saisir la spécificité du rapport diasporique à l’État arménien. Contrairement à d’autres diasporas disposant d’un État-mère ancien et consolidé (Israël pour les juifs, la Grèce pour les Grecs), la Diaspora arménienne s’est largement constituée avant l’existence d’un État arménien moderne. La Diaspora du Génocide – dont sont issus la plupart des Arméniens de France – n’a pas connu d’État arménien durant les générations cruciales de sa formation identitaire (1915-1991). L’arménité diasporique s’est donc construite autour de marqueurs non-étatiques : la langue, l’Église apostolique, la mémoire du Génocide, et précisément des symboles comme l’Ararat. Lorsque la République d’Arménie accède à l’indépendance en 1991, elle est investie par la Diaspora d’une mission symbolique considérable : incarner enfin la continuité historique, offrir une souveraineté à un peuple qui en fut privé, matérialiser politiquement ce qui n’existait que dans la mémoire et les récits. L’État arménien ne devait pas être un État « normal », mais un État porteur d’une mission historique : assurer la survie collective, représenter les victimes du Génocide, protéger la civilisation arménienne. Or, le projet de l’« Arménie réelle » rompt explicitement avec cette mission. En proposant de dissocier l’État arménien de la mémoire historique et de la responsabilité diasporique, il transforme radicalement le pacte symbolique établi en 1991. Pour beaucoup de diasporiques, cette évolution est vécue comme une trahison. Elle revient à dire : “ Votre histoire, vos ancêtres génocidés, vos références culturelles sont des obstacles. Nous devons construire un État moderne qui s’en affranchit. ”
Géopolitique d’une crise identitaire
La controverse de l’Ararat ne peut être comprise hors de son contexte géopolitique. Elle s’inscrit dans le réalignement stratégique majeur de l’Arménie après la défaite de 2020. Cette défaite a révélé plusieurs failles structurelles. D’abord, l’échec de la doctrine de sécurité reposant sur l’alliance russe : Moscou n’est pas intervenu pour sauver l’Artsakh. Ensuite, l’insuffisance de la mobilisation diasporique : malgré une sympathie internationale réelle, aucun État occidental n’a pesé militairement dans le conflit. Enfin, l’obsolescence du modèle militaire arménien face aux drones turcs et à la supériorité quantitative azérie. Face à cet effondrement stratégique, le gouvernement Pachinian a opéré un tournant doctrinal radical. Puisque la Russie s’est révélée un protecteur peu fiable, puisque l’Occident n’intervient pas militairement, puisque la supériorité démographique et économique de l’Azerbaïdjan rend toute confrontation prolongée suicidaire, l’Arménie doit chercher sa survie ailleurs : dans la normalisation régionale, la démilitarisation du conflit, l’intégration économique. Cette stratégie implique nécessairement des concessions symboliques. Comment négocier sérieusement avec la Turquie tout en conservant l’Ararat – symbole du territoire perdu – sur tous les documents officiels ? Comment dialoguer avec Bakou tout en revendiquant un lien historique avec l’Artsakh ? Le retrait des symboles « problématiques » devient alors cohérent avec la logique de normalisation. Le problème est que cette stratégie repose sur un pari extrêmement risqué. Elle suppose que la Turquie et l’Azerbaïdjan accepteront une paix honorable en échange de concessions arméniennes. Or rien ne garantit cette issue. Les déclarations régulières d’Aliev sur le Siounik suggèrent que les ambitions azéries ne se limitent pas au retour au statu quo ante 2020. De même, les positions turques sur la frontière arméno-turque restent ambiguës.
En affaiblissant les symboles historiques, l’Arménie risque donc de perdre doublement : ne pas obtenir la paix espérée avec ses voisins, tout en ayant fracturé son propre lien identitaire avec sa diaspora et sa profondeur historique.





